mardi 27 mars 2007

Les sites de deux chercheurs marocains travaillant sur le genre


Je viens de trouver les sites de Moha ENNAJI et de Fatema SADIQI qui sont deux linguistes et chercheurs universitaires de fès travaillant, entre autre, sur des thématiques relatives au genre et aux femmes au Maroc. Vous trouverez sur les deux sites toute la bibliographie des auteurs ainsi qu'une description de leurs activités. Fatema SADIQI est d'ailleurs la présidente du Centre ISIS pour Femmes et le développement. Ce centre de recherche créé en Juillet 2006 à Fès se donne comme premier objectif le renforcement des études et des recherches sur le genre, les études féminines, et le développement (vous trouverez plus de détails sur ce centre sur le site de F.Sadiqi).
Jetez-y un coup d'oeil!
http://www.fatimasadiqi.tk/
http://www.mohaennaji.tk/

dimanche 25 mars 2007

Rapport UNRISD: Égalité des sexes: En quête de justice dans un monde d'inégalités


" Le rapport, qui se nourrit des conclusions des recherches entreprises par l'Institut sur le genre et de plus de 60 études commandées spécialement, centre son analyse sur les réformes économiques et politiques des années 90.
Si la plupart de ces réformes ne se sont pas attaquées directement aux inégalités entre hommes et femmes, leurs effets sur ces inégalités ont été cependant examinés de très près. Et quelles que soient leurs intentions, elles ont eu des répercussions importantes et contrastées sur les rapports sociaux entre les sexes et la condition des femmes.
Comme le titre l'indique, il sera très difficile de parvenir à l'égalité et à la justice entre les sexes dans un monde dans lequel les inégalités se creusent sans cesse. Le rapport avance des arguments de poids pour expliquer pourquoi l'égalité des sexes doit être placée au cœur des efforts tendant à réorienter le développement. En fait, elle est essentielle si l'on veut relever certains des grands défis de notre époque–la croissance économique et la transformation des structures, l'égalité et la protection sociale, et la démocratisation."

Le rapport complet est disponible en ligne en format PDF. Vous pouvez le consulter sous:

http://www.unrisd.org/80256B3C005BCCF9/(httpPublications)/57A6F3B204BC6CF7C1257129005B5008?OpenDocument&panel=additional


mardi 20 mars 2007

Parution: « Code de la famille : perceptions et pratique judiciaire »

La Fondation Friedrich Ebert vient de publier un rapport sur les perceptions et la pratique judiciaire liée à l'application du nouveau code de la famille. Les auteurs de cet ouvrage sont: Malika Benradi, Houria Alami M'chichi, Abdellah Ounnir, Mohamed Mouaqit, Fatima Zohra Boukaïssi et Rabha Zeidguy.
En voici les grands axes:
Chapitre 1: Changement social et perceptions du nouveau code de la famille (Houria Alami M'chichi)
Chapitre 2: les justiciables dans le circuit judiciaire relatif au contentieux de la famille (Abdellah Ounnir)
Chapitre 3: Disposition culturelle/axiologique du juge et interprétation du nouveau code de la famille (Mohamed Mouaqit)
Chapitre 4: Le déroulement des audiences à la Section de la Justice de la famille près des tribunaux de première instance de Rabat (Fatima Zohra Boukaissi)
Chapitre 5: Analyse de la jurisprudence (Rabha Zeiguy)

Parution: Sexes, genre et politique

Voici une publication récente qui traite de façon critique de l'expérience de la parité en France:

Catherine Achin et alii: Sexes, genre et politique. Collection Etudes Politiques. Economica. 2007

" On a souvent avancé que les femmes allaient faire de la politique autrement, voire remédier à la "crise de la représentation". Six ans après l'entrée en vigueur de la loi sur la parité, qu'en est-il vraiment? Le meilleur équilibre des sexes dans la représentation politique a-t-il affecté la question du genre, autrement dit les rapports sociaux historiquement établis entre le masculin et le féminin et leurs effets sur les comportements des hommes et des femmes? Avec la parité, les stéréotypes de genre ont-ils été affaiblis ou au contraire renforcés?
Au terme d'une enquête sociologique de plusieurs années, menée par une équipe de chercheuses et chercheurs de plusieurs universités, ce livre propose, pou rla première fois, un bilan complet de la "parité" en politique.
Un bilan pour le moins contrasté, parfois surprenant...."

samedi 17 mars 2007

Une éthique de la sexualité


Entretien réalisé par Éric Fassin & Michel Feher
Pour mieux disqualifier le féminisme américain, on n’a voulu y voir, en France pendant les années 1990 qu’une des facettes d’une politique identitaire incompatible avec la culture politique française. On commence aujourd’hui à s’apercevoir qu’aux Etats-Unis le féminisme n’est pas tant l’incarnation d’une culture que l’expression d’une histoire, c’est-à-dire qu’il se définit par une suite de controverses qui dessinent des lignes de fracture : on pourrait donc parler au pluriel des féminismes américains.
Si l’oeuvre de Judith Butler n’est pas encore bien connue en France, c’est d’une part parce que sa critique radicale de l’identité, de l’essentialisme et du différentialisme, n’entre guère dans nos clichés sur l’Amérique et d’autre part parce qu’elle se trouve au point de croisement entre le féminisme et le mouvement gay et lesbien — rencontre qui a permis, bien davantage aux Etats-Unis qu’en France, d’articuler les questions de genre et de sexualité. Associée à une mouvance « queer » qui se réclame de ses travaux, Judith Butler est avant tout une philosophe des modes de subjectivation et une critique politique des normes et de leurs effets psychiques.Les formes de blocage qu’elle décrit dans les féminismes américains offrent un écho troublant à l’actualité des questions sexuelles en France. Les outils qu’elle propose à leur dépassement, à la fois théoriques et singulièrement sensibles aux expressions concrètes des relations de genre et de domination, y ouvrent une forme de respiration. On en ferait bien ses armes.
Judith Butler en français [NDLR : à la date de première parution de cette interview] : La vie psychique du pouvoir. Théories de l’assujettissement Léo Scheer, 2002 ; Marché au sexe (avec Gayle Rubin) EPEL, 2002
Pour consulter la suite de l'article: http://www.vacarme.eu.org/article392.html

dimanche 4 mars 2007

Women in Islam: Muslim Women...interessant link sur le site de University of Georgia

En cliquant sur le lien suivant de la section Islamic Studies de l'Université de Georgia, vous pouvez trouver de la documentation interessante sur la thématique "Femmes et Islam", "Féminisme et Islam", etc.: http://www.uga.edu/islam/Islamwomen.html
Ainsi, vous y trouverez une collection assez diversifiée d'articles d'auteurs comme Amina Wadud, Jamal Badawi, Mai Yamani; un recueil de hadiths sur la question; des articles de journaux et des liens vers les sites d'organisations traitant de la question ( The Muslim Women's Homepage, Muslim Women's League).

jeudi 1 mars 2007

DEBARRE Fanny

Fanny Debarre est doctorante en ethnologie et sociologie comparative au LESC de l’Université Paris X – Nanterre, sous la direction de Raymond Jamous. Après un passage par l’anthropologie de l’espace, pour un mémoire de maîtrise sur le rapport à l’espace habité dans une cité périphérique de Casablanca, elle poursuit actuellement ses recherches dans le domaine de la parenté, sur les ruptures familiales à Casablanca (divorce, veuvage, abandon/adoption, naissance hors-mariage). Boursière du Ministère des Affaires étrangères français, elle est accueillie au Centre Jacques Berque (pour le Développement des Sciences Humaines et Sociales au Maroc) de Rabat.

Thèmes: Parenté, anthropologie urbaine, solidarités familiales, réseaux.


Malek Chebel: "La femme marocaine tire son épingle du jeu"

Femme, féminité, féminitude, féminisation.... quelques définitions intéressantes dans un article certes ancien (paru dans Maroc Hebdo en 1997) mais qui reste enrichissant surtout en ce qui concerne l'utilisation de certains concepts:

Malek Chebel, sociologue
"LA FEMME MAROCAINE TIRE SON ÉPINGLE DU JEU"

La misogynie est plus complexe, plus intériorisée, elle est liée à l'angoisse,
à la peur de l'autre. On ne veut pas connaître la femme; alors on parlera par exemple du "mystère" de la femme;voyez comment le langage lui-même est biaisé.

Propos recueillis par Fatima-Zohra TAZNOUTAprès Le Corps dans la tradition au Maghreb (1984), L'Esprit de sérail (1988), L'Imaginaire arabo-musulman (1993), Encyclopédie de l'amour en Islam (1995) Malek Chebel publie son cinquième ouvrage: La Féminisation du monde, où il nous propose une nouvelle lecture des Mille et une nuits sous le double éclairage psychanalytique et anthropologique. Ce dernier ouvrage est le cinquième d'une série de sept livres qui devront constituer une "anthropologie globale de l'homme arabe". Autant dire que la quête d'identité pour Malek Chebel passe autant par une meilleure connaissance de l'imaginaire arabo-musulman que par une psychanalyse de Shéhérazade. Les Mille et une nuits étant un texte fondateur, son interprétation ne peut laisser indifférent.

Maroc Hebdo International: Vous êtes l'auteur d'un ambitieux projet portant sur l'étude de l'imaginaire arabo-musulman, avec pour objectif déclaré l'établissement d'une "histoire générale des mentalités dans le monde arabe et en Islam". Comment pourriez vous nous présenter ce vaste projet et quelle en est la vision porteuse?

Malek Chebel: Il faut dire que c'est un projet ancien, un projet qui m'anime depuis une quinzaine d'années. Son ambition essentielle est d'essayer d'établir une fresque globale des mentalités dans le monde arabe et en Islam depuis quatorze siècles. Cela à travers une problématique anthropologique de l'homme et de son action au centre de cette civilisation. C'est un projet qui requiert un certain nombre d'éléments de parcours, qui sont des disciplines comme l'anthropologie, la psychanalyse ou l'histoire. Cela peut être présenté éventuellement comme une anthropologie structurale du monde arabe. C'est-à-dire une façon de voir le monde arabe à travers des thématiques qui le structurent et l'organisent comme l'amour, l'échange, la sexualité, l'imaginaire, le symbole ou encore des problématiques comme les structures mentales ou le raffinement. Ce dernier thème sera le sujet de mon prochain livre ainsi qu'une anthropologie politique et religieuse, avec un chapitre spécifique sur les mentalités. C'est donc un projet d'ensemble. Le projet d'une vie de recherche. ·

Le dernier en date de vos livres, "La Féminisation du monde", est une lecture des Mille et une nuits avec des outils psychanalytiques et anthropologiques. Vous y avancez la thèse selon laquelle les Nuits seraient une création féminine du fait notamment que les contes sont sous-tendus par une idéologie de contre pouvoir. Vous dites à cet égard que "pour le rendre supportable, les femmes ont dû féminiser le monde qui les entourait, en le racontant".

Tout à fait. J'ai été étonné, malgré la pléthore des travaux sur Les Mille et une nuits que jamais personne n'ait avancé l'idée selon laquelle Les Nuits seraient l'uvre de femmes. Alors que les femmes avaient le temps, elles avaient la culture nécessaire, étaient désuvrées et suffisamment nombreuses pour pouvoir se raconter des histoires. Au départ, c'étaient des histoires limitées à leur cercle. Ensuite, les histoires ont pris de l'étoffe et elles ont commencé à y intégrer des hommes pour les faire éjecter à la fin, d'une façon ou d'une autre. Alors que les femmes sont toujours victorieuses. Or, un cerveau masculin ne pourra jamais imaginer des histoires comme cela, surtout dans notre horizon à nous. J'ai commencé donc à réfléchir sur le pourquoi est ce que le déni porte-t-il sur l'absence des femmes et non sur qui est l'auteur des Nuits, car bien évidemment pour les hommes - les chercheurs hommes - ce ne pouvait être que des hommes. Or, toute la trame du désir à l'intérieur des Mille et une nuits est féminine. Les Nuits sont une métaphore du désir féminin. Quand on a compris cela, on les lit différemment et toutes les séquences des Nuits ne font que correspondre ou idéaliser ou satisfaire le désir féminin. La femme se satisfait donc dans la fiction. C'est une fiction qu'elle a créée à sa propre mesure.Le fait de décrypter les Mille et une nuits à travers des problématiques de désir et de jouissance est entièrement inédit et va à contre-courant de ceux qui veulent leur trouver des auteurs. Certains veulent leur trouver un seul auteur et d'autres les figer dans une version officielle, canonique. Ce qui n'a pas de sens. Pour ma part, je soutiens que tout cela est un désir rebelle, transgressif autant par rapport au sérail, à la loi des hommes, que par rapport à l'oligarchie mentale.·

Vous utilisez dans votre livre la notion "féminitude" qui est à distinguer de celle de féminité ou de femme. Dans quel sens doit-on comprendre ce terme?

Il existe trois états de femme possible. Le terme "femme" renvoie avant tout à une réalité biologique et anatomique, la "féminité" correspond à l'accentuation des caractères dans un rapport de différenciation par rapport à l'homme, aussi bien au plan psychologique que du comportement. La "féminitude" enfin, c'est le passage du stade de la femelle-femme à celui de l'individu-femme, de l'être pensant et agissant. Autrement dit, il s'agit d'utiliser les apports de la femme et de la féminitude dans une visée politique. La féminitude c'est l'usage délibéré et conscient, et tout à fait contrôlé de la femme et de sa féminité. La féminitude c'est l'usage transcendé et maîtrisé que fait la femme de sa féminité et de son statut.·

Justement, cette visée politique de la femme en pleine possession de ses moyens a toujours été déniée dans le monde arabe. Elle continue de l'être d'ailleurs...

Totalement. La féminisation n'est pas du tout à l'ordre du jour dans le monde arabe ni dans la religion musulmane d'ailleurs. Les femmes sont loin d'accéder à tous les statuts dévolus aux hommes et qui sont des statuts masculins, fabriqués par les hommes pour les hommes. Ce ne sont point des statuts divins. Je défie quiconque de désigner un seul statut qui serait préconisé par Dieu pour l'homme.Dans le cadre des Mille et une nuits, la féminitude s'applique également à la situation d'infériorité dans laquelle la femme est soi-disant placée. C'est-à-dire qu'elle renverse sa situation d'infériorité physique, d'inculture, d'infériorité politique ou encore dans le fait qu'on la traite de rusée et de manipulatrice. Moi je dis non, ce sont des armes. La femme a ces armes là. Pourquoi est-ce que les hommes ne sont pas rusés? C'est parce que leur ruse est appelée intelligence ou stratégie. Alors que, quand la femme est intelligente, on dit qu'elle est rusée. Il y a là un rapport de force, un clivage particulier entre dominant/dominé. Ce sont des codifications, et moi qui suis sensible à la norme, je "dénormatise" totalement ici tout ce processus du fait que je décrépite la chose dans son fonctionnement et sa cristallisation en décomposant le phénomène.·

Est-ce que l'on peut parler, selon vous, de l'existence dans le monde arabe d'une misogynie ordinaire autant que d'une misogynie institutionnalisée?

Il y a une misogynie générale du système qui est intériorisée par l'homme et à laquelle échappe peu d'individus. Cette misogynie pour moi est d'ordre mental, c'est le système qui fait que les hommes deviennent misogynes, et souvent par méconnaissance ou par peur de la femme, ou à cause des deux à la fois. À mon avis, face aux assauts de la modernité, ces éléments là sont en train de s'effilocher par eux-mêmes et deviendront caducs, mais à condition que la femme continue son travail et son "harcèlement" juridique.

La misogynie, elle, est plus complexe, plus intériorisée, elle est liée à l'angoisse, à la peur de l'autre. On ne veut pas connaître la femme; alors on parlera par exemple du "mystère" de la femme; voyez comment le langage lui-même est biaisé

Autrement, cela risque de perdurer et l'on considérera cela comme naturel. Or, rien n'est naturel dans ce domaine là, dans le domaine juridique rien n'est naturel, tout est artificiel. La misogynie, elle, est plus complexe, plus intériorisée, elle est liée à l'angoisse, à la peur de l'autre. On ne veut pas connaître la femme; alors on parlera par exemple du "mystère" de la femme; voyez comment le langage lui-même est biaisé. En tout état de cause, la femme fait peur, pour une raison simple: parce que sexuellement elle est plus puissante que l'homme du point de vue biologique, puisque c'est elle qui est féconde et qui est fécondable. La nature l'a faite comme cela. Il y a une logique naturelle qui fait que la femme, ne serait-ce que pour assurer sa fécondité ou pour compenser la stérilité de son homme, a besoin de multiplier les rapports; c'est d'ailleurs tout l'esprit de la "nuit de l'erreur".·

La nuit de l'erreur?
C'est une nuit qui existe dans le folklore maghrébin. Ainsi, une fois par an, les hommes et les femmes d'un village ou d'un certain nombre de tribus se réunissent dans un lieu clos, dans l'obscurité totale, de sorte à avoir des relations sexuelles avec des partenaires différents.· Mais ces pratiques sont-elles réellement avérées?- Cela n'existe plus; les derniers témoignages datent des années trente. Mais la structure mentale de la nuit de l'erreur c'est cela, c'est l'erreur contrôlée. Si bien que miraculeusement neuf mois après, la plupart des femmes qui étaient stériles auparavant seront fécondées, tout simplement parce qu'elles ont changé de partenaire sexuel. La "nuit de l'erreur" a donc une fonction de renouvellement et sert à préserver les mariages et l'unité de la famille.·
Au plan de l'évolution des mentalités, comment peut-on, selon vous, envisager le futur? Croyez-vous à une éventuelle féminisation du monde, cette fois-ci en dehors du cadre des Mille et une nuits?
Dans le monde arabe et musulman en tout cas, ce sera sûrement plus long qu'ailleurs. La femme n'est pas une priorité pour les hommes et spécialement pour les gouvernants. D'autant plus que la plupart des pays arabes, après être passés par des périodes de déstructuration manifeste, sont actuellement en phase de reconstruction. Par ailleurs, les gouvernants, les sociétés, les peuples et même les élites sont à des niveaux différents de développement dans le monde arabe. Les femmes sont dans le même cas. Sur l'ensemble, on ne peut pas dire que la femme se fasse entendre dans le monde arabe. Et je crains qu'elle n'ait à assumer cet état de fait longtemps. Exception faite des Marocaines qui, elles, semblent tirer un peu leur épingle du jeu, quelques Tunisiennes et quelques femmes algériennes instruites, énormément soutenues par l'occident. L'élite en fait. De plus, le point de vue de la femme ne sera pas pris en ligne de compte tant que la femme elle même n'arrivera pas à se structurer. C'est sa seule chance d'être crédible.

Parution: Maroc Hebdo, Nr 277, 7-13 Juin 1997
Téléchargeable sous:

Le blues du 8 mars.... nouveau bulletin de Genre en Action

Parution du nouveau bulletin de Genre en Action (http://www.genreenaction.net) avec l'éditorial suivant remettant en question le sens et l'utilité de "la journée de la femme":
Le blues du 8 mars...
Ca ne vous le fait jamais, d’avoir des appréhensions à l’approche du 8 mars ? En voyant passer toutes ces annonces pour des manifestations autour de la Journée Internationale de la Femme (dont vous trouverez une petite sélection sur l’Agenda du site : http://www.genreenaction.net/spip.php?article3518), petit à petit ce sentiment s’installe : et si le 8 mars n’était qu’une farce et en fin de compte plutôt contreproductif pour les femmes, notamment pour les plus vulnérables, les travailleuses pauvres, les femmes chefs de famille, les victimes de violences, les exclues des postes décisionnelles, celles qui se cassent tous les jours la tête comment jongler avec leurs charges et responsabilités trop nombreuses, avec un budget trop réduit ? Celles qui risquent de ne pas se trouver dans les auditoires pour écouter les paroles d’espoir du 8 mars…
Je ne veux pas critiquer les organisatrices-teurs de ces évènements, mais des réflexions pas très nouvelles ni originales s’imposent et méritent d’être rappelées une fois de plus : n’est-ce pas une journée où notamment ceux qui ne font pas grande chose pour les femmes le reste de l’année se donnent bonne presse et une bonne conscience ? n’est-ce pas une journée où trop d’évènements ont lieu, se faisant concurrence mutuellement et perdant d’impact par leur simple concentration ? n’est-ce pas une journée où on a tendance à mettre sur un piédestal cette « superwoman » qui est mère, épouse, entrepreneure, gardienne de la tradition, de l’environnement, des savoirs ancestraux et je ne sais pas quoi d’autre, tout en même temps, sans s’interroger de la dangereuse déresponsabilisation des hommes qui va de paire ? n’est-ce pas une journée où le genre est le grand absent, où on retombe dans les écueils de l’approche IFD où les femmes, prises à part, sont le « problème à résoudre », mais où on ne met pas vraiment les rapports inégaux entre les femmes et les hommes au centre des considérations ? n’est-ce pas une journée où les femmes se retrouvent beaucoup entre elles, entretenant ainsi l’idée que l’égalité des femmes était de leur responsabilité à elles et non pas un enjeu central de toute société, dans son ensemble ?
Mais pourquoi suis-je méfiante au lieu de me réjouir de cette journée permettra de faire un bilan (voir par exemple http://www.genreenaction.net/spip.php?article5453), de rappeler des enjeux, et aussi les promesses non-tenues ? C’est l’ambiance générale qui fait que je ne peux pas me défaire de mon scepticisme… Prenons cette campagne électorale française, sujet incontournable ces jours-ci : les descriptions journaliers des tenues de Ségolène Royal (avant de décrire ce qu’elle a fait et dit) sont agaçantes – on ne nous embête pas non plus avec la couleur de la cravate de ses adversaires masculins, non ? Pourquoi cet acharnement sur sa féminité ? Bien sûr, il s’agit pas non plus de la nier féminité, mais on voit très vite surgir les commentaires (comme sur France Inter lundi matin) : quand finira-t-elle de brandir sa féminitude chaque fois qu’elle ne sait pas la bonne réponse à une question ? Evidemment, ça sous-entend que la féminitude (terme expliqué par un sociologue marocain : http://www.genreenaction.net/spip.php?article5441) est le « cache incompétence » de la femme qui n’avait qu’à rester dans son coin, on la fêtera à l’occasion du 8 mars et puis c’est bon ! Bien sûr, ma susceptibilité à l’égard du 8 mars est aiguisée aussi par le fait que le réseau Genre en Action est de nouveau dans une crise budgétaire (et nous ne sommes pas les seules : http://www.genreenaction.net/spip.php?article5432), que je suis une fois de plus sans salaire et que nous sommes encore dans une situation où nous ne pourrons que gérer le court terme, dans l’incertitude. J’aurai pu faire grève pour le 8 mars, mettre une page blanche sur la « Une » du site, ne pas écrire ce bulletin, mais … j’en avais trop gros sur le cœur. D’autres ont déjà eu cette idée : fêter le 8 mars en faisant RIEN, surtout rien de ce que nous, les femmes, faisons habituellement pour essayer d’illustrer toutes ces belles paroles d’un vécu de la part des hommes : qu’ils amènent les enfants eux-mêmes à la crèche ou l’école (à condition que les quelques hommes présents dans ces institutions arrivent à les faire tourner sans leurs collègues femmes), qu’ils fassent la queue au supermarché où très peu de caisses seront occupées par les « caissiers » ou devant les quelques stands restants une fois que les femmes auront désertées les marchés, sans parler du désarroi des médecins sans infirmières, des chefs sans secrétaires, les difficultés causées par des standards téléphoniques abandonnés, des saletés pas nettoyées, l’eau qui manquerait cruellement dans les zones sans adduction, des cuisinières ou des foyers qui resteront froids le jour où les femmes s’arrêteront… Un jour est peut-être trop court pour permettre la prise de conscience qui fait tellement défaut et le risque est que dans les sphères très masculines (comme dans la politique française, par exemple), l’absence des femmes ne se remarquerait guère, ce qui sera en effet très contreproductif… Après tout, il ne nous reste que de faire le mieux de cette journée unique par an qui nous est consacrée : critiquons, interpellons, revendiquons… au moins autant sinon plus que les autres 364 jours de l’année !
Bon 8 mars quand même ! Solidairement
Elisabeth Hofmann (coordinatrice)
Vous pouvez retrouver cet éditoriale sous: http://www.genreenaction.net/spip.php?article5467